Ruines italiennes, ruines modernes

On se croit loin des Romains et des ruines qu’ils nous ont laissées et proche des églises, sans se rendre compte qu’elles sont déjà des ruines, celle de l’Occident et de sa modernité.

De retour de voyage en Italie, le touriste que nous sommes tous devenus peut constater une chose : on visite les grandes cathédrales comme on visite les ruines de l’antiquité romaine, c’est à dire comme étant incapables de comprendre et de ressentir la signification profonde de ces lieux. On se croit loin des Romains et des ruines qu’ils nous ont laissées alors qu’on se croit proche des églises qui sont encore debout, sans se rendre compte qu’elles sont déjà des ruines, celle de l’Occident et de sa modernité.

L’évidence nous frappe quand on pénètre au sein du Panthéon, un temple jadis polythéiste qui est aujourd’hui une basilique catholique. On y entre en touriste pour visiter un restant de l’histoire religieuse romaine, comme si c’était un musée, sans réaliser que nous explorons les ruines de deux époques simultanément : le monde polythéiste romain (le temple) et l’ère chrétienne (la basilique).

Il est difficile de se concentrer à l’intérieur de Panthéon, assiégé de touristes, mais si l’on se recueille dans une allée aux alentours du temple, on réalise que les grandes cathédrales d’Europe et les lieux de cultes chrétiens sont devenus nos ruines occidentales à en devenir.

On visite la beauté architecturale des créations d’artistes inspirés par un sentiment religieux et métaphysique partagée par un peuple, pas les masses, propres à cette époque pas si lointaine, mais qui nous est inintelligible globalement aujourd’hui. Même si certains individus peuvent toujours ressentir cet appel du spirituel, ce besoin de donner un sens, qui dépasse l’utilitarisme, le rationalisme et l’individualisme, auquel répondait le christianisme, nous est devenu complètement étranger dans notre monde (post)moderne, comme il nous est étranger de vénérer Apollon ou Mars aujourd’hui.

Le propre du progrès occidental est peut-être la dissolution de ce lien collectif spirituel permettant l’individualisme moderne. Les grandes institutions, en particulier le christianisme, mais également l’État, l’idée de nation, du droit, ne peuvent qu’être graduellement déconstruites une fois ce lien défait. Le touriste entrant à Saint-Pierre à Rome voulant connaître l’histoire du Vatican n’est pas différent de celui qui visite l’Acropole à Athènes : les deux visites de lieux qui doivent être vécues et ressenties collectivement, ce qui est impossible pour l’homme moderne. Dans un monde maintenant dépourvu de sens, il est presque anachronique du rappeler la révolution théologique du fils de Dieu crucifié pour assurer notre salut et la vie éternelle.

Même si la croix reste un symbole relativement reconnu par les occidentaux, une simple visite d’une cathédrale italienne nous met face à notre ignorance, car presque tous les symboles et l’iconographie ne nous sont plus accessibles. Surtout, cet ensemble de symboles n’a plus de valeurs autres qu’artistiques et esthétiques, alors qu’elles devraient pénétrer notre inconscient, nous situer individuellement au sein d’un ensemble de « sentiments communs, d’intérêts communs et de croyances communes ».1 La perte de la source spirituelle de cet art le rend d’ailleurs impossible à recréer aujourd’hui, alors qu’on n’invente que des « piss christ » de nos jours.

Un voyage en Italie est enchanteur pour de multiples raisons, mais gare à la nostalgie.

  1. Gustave Le Bon (1894), Lois psychologiques de l’évolution des peuples.