Voilà maintenant cinq ans, les frères Kouachi entraient de force dans les bureaux du journal satirique Charlie Hebdo, après avoir abattu deux policiers qui protégeaient ce dernier.

Le carnage qui prit place dans la salle de rédaction de la publication décima l’équipe de rédaction alors que huit membres furent assassinés à coup de Kalashnikov. Des demi-dieux dans le monde du journalisme satirique et des icône culturelles soixante-huitardes, l’équipe de Charlie Hebdo perdait sous les balles des grands noms comme Cabu, Charb et Wolinski.
À l’époque, j’avais écrit que l’attentat n’avait que confirmé notre défaite collective, qu’en nous cachant derrière des slogans creux partagés sur les réseaux sociaux, dans les faits, nous nous couchions face à l’islamisme. Cinq ans après, force est de constater que la défaite s’élargit et prend de l’ampleur, car il nous est toujours impossible de clairement identifier le coupable.
C’est cet aveuglement suicidaire qui a contribué à rendre possible la tuerie de Charlie et qui est toujours présent. Nous sommes toujours aussi entêtés dans notre autodiabolisation, cette camisole de force psychologique qui nous convainc contre toute raison que l’islamisme et ses massacres sont le résultat de notre mépris postcolonial, de notre chauvinisme occidental et de notre manque d’ouverture vers l’Autre.
Notre volonté de ne vouloir constater le contexte qui rend possible cet affaissement de notre esprit collectif est une conséquence de notre époque marquée par l'épuisement psychique et même spirituel de l’Occident et de l’Europe spécifiquement, devant les forces tragiques de l’histoire. Pour ne pas nous avouer notre manque de vitalité, on se masque derrière nos grands discours d’ouverture mélangés d’autoflagellation et d’universalisme, ce qui, inéluctablement, donna forme à la caractéristique fondamentale du contexte dans lequel l’attentat de Charlie fût possible : notre capitulation.
Cette capitulation mise en place avant mêmes le début des hostilités, nous force notamment à effectuer une gymnastique intellectuelle incroyable pour éviter de simplement observer, noter que ce qu’on nomme « islamisme » n’est qu’en fait que le retour de l’islam (re)conquérant, celui même qui conquit le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, la péninsule ibérienne, Constantinople, la Grèce, les Balkans, tout en envahissant et conquérant un territoire qui s’étend, vers l’Orient, de la Turquie ottomane jusqu’en Indonésie.
Ce retour d’un rêve de conquête divine du monde entier et particulièrement ce désir fanatique d’écraser « les Romains », soit conquérir le Vatican et le monde chrétien (maintenant post-chrétien, soyons franc) et d’accomplir la prophétie mahometienne, nous semble inintelligible.
Comme si la disparition de la foi, du sacré, de la croyance, du culte collectif structurant notre imaginaire au profit d’un humanisme et d’un rationalisme tout puissant nous impose de ne voir ce phénomène civilisationnel et politico-religieux comme n’étant qu’une anomalie, un anachronisme que notre propre dissolution posthistorique résoudra. Pire, certains y voient déjà une chance de se soumettre pour finalement compléter notre marche vers notre disparition volontaire et souhaitée, incapable de tenir le poid de notre modernité sur nos épaules.
Ceux qui croyaient à une riposte après Charlie resteront donc sur leur faim. Il n’y a pas de durcissement collectif saint possible de la part d’une société atomisée ainsi que tétanisée d’avance, ayant même éradiqué les pulsions primaires les plus instinctives que sont la procréation et la défense de l’héritage. Croire que nous nous battons contre ce retour d’un islam conquérant est une illusion pour nous permettre de nous regarder dans le miroir sans y voir un lâche prêt à l’asservissement volontaire. Cinq après Charlie, nous y sommes toujours soumis sans jamais avoir voulu constater son existence même.