La victoire de Biden sera célébrée par plusieurs et sera reçue comme un retour à la normale, le retour du « bien ». Le capital, lui, célébrera simplement sa continuité.

Alors que les grandes chaines de télévision américaines déclarent la victoire du candidat démocrate, Joe Biden, une victoire paradoxale se profile pour la gauche américaine et occidentale, celle de du capital sur le travail.
Si la bataille pour la Maison-Blanche semble toujours en cours, il est tout de même pertinent d’analyser cette victoire annoncée d’une gauche qui est soutenue par les principaux relais du capital, c’est-à-dire l’argent, les médias de masse et l’empire technico-orwellien des GAFA.
Force est de constater que l’argent de l’élite financière de Wall Street coule à flots chez la gauche américaine. Non seulement cette élite aurait pu se retrouver directement à la tête du Parti démocrate alors que les multimilliardaires comme Michael Bloomberg et Tom Steyer ont tenté leur chance lors des primaires du Parti démocrate, ceux-ci ont également assuré un financement massif de la campagne du candidat Biden.
Michael Bloomberg, à lui seul, aurait dépensé plus de cent millions de dollars au sein de campagnes dans trois États (la Floride, le Texas, l’Ohio) lors de la campagne présidentielle pour contrer la candidature de Donald Trump et les candidats républicains et plus d’un milliard de dollars pour l’année entière. Difficile également d’oublier le milliardaire spéculateur et mécène bien connu des différentes causes de gauche partout en Occident depuis plusieurs années, soit George Soros. Celui-ci a bien entendu aidé à financer la campagne de Joe Biden en 2020 et de différents groupes à gauche au fil des dernières décennies, certains à tendances marxistes, comme Black Lives Matter.
En comparaison, le populiste Trump n’a reçu qu’à peine la moitié du support financier de cette même caste supérieure financière, comme si le capital croyait que sa défense serait mieux assurée par le candidat de gauche.
Au-delà de la participation personnelle des grands financiers à la campagne anti-Trump et ce au courant des quatre dernières années, la direction prise par le relai de propagande principal du capital, soit les médias de masse, devrait mener certains à gauche à se questionner sur l’objectif de ce mouvement politique. Alors qu’on parle de victoire de la campagne électorale de Joe Biden et du Parti démocrate, il serait plus juste de parler de la victoire d’une campagne menée par une élite médiatique qui s’est donné comme objectif de détrôner Trump dès le soir de sa victoire de 2016.
On ne peut imaginer cette victoire électorale qui ne tenait qu’à quelques milliers de votes et ce dans quelques États stratégiques au sein d’un bassin de presque 150 millions d’électeurs, si cela n’avait été de l’offensive médiatique. Seule cette offensive portée par la puissance de feu incroyable des médias de masse sans relâche de ces quatre dernières années aurait pu réussir à installer ce qui est devenu une psychose collective non seulement chez les Américains, mais au Canada ou en Europe également, à en juger par un traitement négatif unilatéral de la presse française tout au long de la présidence de Donald Trump.
De plus, on ne peut expliquer l’hystérisation du discours public entourant le président Trump sans le filtre appliqué par les élites médiatiques qui présentaient toute déclaration aussi banale soit-elle du président américain en discours hitlérien.
Nous avons tous été témoins de cette répulsion exhibée au quotidien, comme si cela allait de soi, de Trump à la simple mention de son nom lors. Ce n’est pas que les bonnes âmes qui ont jugé bon d’étendre leurs sentiments anti-Trump sur la place publique, mais la réaction cutanée de citoyen lambda, peu politisé, indiquent à quelle profondeur la propagande médiatique a pénétré. Il serait naïf de ne pas croire que les médias de masse nous ont préparé psychologiquement (les Américains surtout) au renversement de l’administration de Trump et surtout à souhaiter sa chute, de préférence avant la fin de son terme.
L’uniformité des réactions pavloviennes, surtout au sein des classes respectables de la société, ne peut qu’avoir été modelée dans nos esprits par une campagne de propagande en règle et systématique rendue possible par les médias de masse.
Ces mêmes médias ont également colporté et justifié les accusations, sans preuve, de trahison envers l’administration Trump, laissant planer l’idée que cette administration avait collaboré avec la Russie dans l’objectif de subvertir l’électorat américain et remporter la Maison-Blanche lors des élections présidentielles de 2016.
Non seulement ceci se révéla faux, mais il est maintenant clair que tout a été fabriqué de toute pièce par l’équipe d’Hillary Clinton en 2016 et repris par certains acteurs au sein du gouvernement américain pour devenir ce que certains ont qualifié de coup d’État médiatique manqué en collaboration avec l’État profond. Contre toute attente, les médias de masse n’ont pas cru pertinent d’informer le public américain de leur collaboration à ce coup.
Étant les premiers bénéficiaires de cette propagande, il est à se demander si la gauche croit que les médias de masse représentent les intérêts du prolétariat ou bien que les conglomérats gigantesques possédants ces médias défendent le petit peuple, le fermier indépendant, le commerçant du coin de la rue ou bien la classe ouvrière fragilisée par la mondialisation.
Il est pourtant évident que les médias de masse ne servent que les intérêts du capital avant toute chose et l’ouvrier qui n’a jamais eu accès à l’éducation supérieure et qui a vu son usine relocalisée en Chine est bon dernier sur la liste des priorités de l’élite médiatique, et ce, quand il n’est pas la cible du mépris de cette élite. Après tout, ces ouvriers au chômage n’ont qu’à apprendre à coder pour s’adapter à la nouvelle économie mondiale comme disait certains. Les médias ont finalement joué le rôle du porte-voix de la mondialisation pour la faire accepter à ceux qui en payent le prix aujourd’hui.
Ce sont également les médias qui ont contribué à maintenir une atmosphère apocalyptique autour d’un président qui, autrement, n’était que loufoque et grossier dans ses pires moments, mais qui, surtout, représentait la résistance à la mondialisation une forme de patriotisme économique.
Dans le domaine des communications, il faut également inclure la campagne de censure envers l’administration Trump et de ses partisans de la part des GAFA. Ces géants qui contrôlent maintenant une portion significative et cruciale de notre univers sociopolitique n’a eu d’égal que la passivité de la gauche face à cette censure. Ceci démontre une drôle d’alliance entre les milliardaires transhumanistes de Silicon Valley et un Parti démocrate toujours tenté par son aile d’extrême gauche et incluant la faction marxiste révolutionnaire de Bernie Sanders.
Cette victoire du Parti démocrate contre l’administration Trump est donc celle des intérêts financiers d’une élite côtière, des grandes villes mondialisées et détachées de l’hinterland américain, comme la décrivait Christopher Lasch déjà dans les années 90.
Paradoxalement, plusieurs, surtout à gauche, mais même certains à droite, ainsi qu’une part importante des masses non alignées, reçoivent la nouvelle de la victoire de Joe Biden comme un soulagement, ou bien d’une libération. Un certain commentateur américain parlait de se sentir comme en 1945. Comme si l’écrasement de la base électorale de Donald Trump, ces classes populaires et ouvrières vivant en périphérie des grandes villes ou dans l’Amérique profonde, paupérisées par la mondialisation, la spéculation et la financiarisation, représentait une occasion de célébrer. Personne ne semble y voir là une contradiction flagrante à gauche, celle-ci incapable de se saisir du prolétariat, son créneau sociologique prédestiné, qui supposément préfère « voter contre ses intérêts ».
Une fois qu’on observe donc cette alliance entre la gauche et le capital, celle-ci peut s’expliquer principalement de deux façons.
La première explication est que cette alliance entre la gauche et le capital n’en est qu’une de convenance. La gauche utiliserait les moyens financiers de l’élite financière pour contrer son ennemi de toujours, la droite et sa mutation en mouvement populiste sous Trump (et ailleurs en Occident) alors que celui-ci s’est attaqué à l’idéologie postmoderniste qui domine la gauche aujourd’hui.
Tout en utilisant les moyens du capital, la gauche révolutionnaire n’aurait jamais réellement abandonné l’idée de mettre fin au capitalisme par l’entremise d’une révolution prolétaire et se retournerait donc contre ceux-là mêmes qui l’auront financé en temps et lieu. Après tout, comme Lénine l’aurait dit, « les capitalistes nous vendront eux-mêmes la corde avec laquelle nous les pendrons » donc peut-être qu’aujourd’hui ils financeront même l’achat de cette corde ?
L’explication alternative, qui me semble plus probable, est celle d’une gauche qui est maintenant le parti du capital, infiltré par ce dernier, idéologiquement et même au niveau de son leadership. Le virage libertaire de la gauche dans les années 60, illustré par les revendications libérales de cette génération qui finira au pouvoir des différents partis de gauche dans le monde occidental quelques décennies plus tard.
C’est cette même génération soixante-huitarde qui entérina l’ordre économique mondiale, libérale et postnationale, où le capital règne et se découple de la production, donc du travail. Il n’est pas anodin de remarquer que l’élite des différents partis de gauche les plus influents depuis les années 90 ; le Parti démocrate aux États-Unis, le Parti socialiste en France, le Parti libéral au Canada et le Parti travailliste au Royaume-Uni, notamment, provient d’une classe bourgeoise et éduquée (Tony Blair du Parti travailliste au Royaume-Uni en étant surement le meilleur exemple) qui conçoit les États, la nation, les appartenances, l’enracinement, les peuples, comme étant des notions qui entravent le capital et donc leur ascension et l’achèvement de leurs ambitions personnelles.
Certains diront que les partis politiques de droite comme les républicains sous Ronald Reagan et le Parti conservateur britannique sous Margaret Thatcher ont également poussé le libéralisme économique et la mondialisation durant cette même période et ils auraient raison. On se rend alors compte de l’évidence, c’est-à-dire que l’unanimité des classes dominantes et des partis politiques dominant, à gauche ou à droite, défend le capital.
Donald Trump, malgré lui peut-être, est devenu l’emblème d’un mouvement populiste, ouvrier, antimondialisation, protectionniste une ancienne plateforme d’une gauche qui n’existe plus, car s’opposant au capital. En ceci, même si ces politiques fiscales pouvaient sembler favorables à la finance, il était inacceptable d’accepter son existence alors qu’il représentait à ce que certains nomment « l’ordre libéral » et donc du capital.
L’empressement qu’a démontré le capital et ses relais dans son obsession de renverser le trumpisme, un mouvement d’isolationnisme antimondialisation qui défend la production contre le capital, s’expliquent donc. À l’instar du trumpisme, ni la gauche dans son état actuel ni la droite conventionnelle ne représentent un obstacle au capital alors qu’ils s’en font, eux aussi, le relai.
La victoire du candidat démocrate Joe Biden sera célébrée par plusieurs et sera reçue comme un retour à la normale, le retour du « bien » après les ténèbres par nos élites médiatiques, politiques et financières. Le capital, lui, célébrera simplement sa continuité.