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**Ce texte fut rédigé dans le cadre d’une journée d’études politiques organisée par la Revue Égards tenue à Montréal, Québec, Canada, le 23 mars 2019.
Il semble pertinent d’aborder le thème de cette journée d’étude, soit la vérité et la démocratie, par le phénomène d’urbanisation massif dans lequel l’Occident, et bientôt le reste du monde, se retrouve alors que l’immense majorité des citoyens des démocraties occidentales vivent en ville.
La croissance démographique et la puissance symbolique de la ville se font sentir dans notre civilisation alors que l’avènement de la ville monde, naissant de l’absorption du paysannat par le monde citadin, est considéré par certains penseurs, notamment Oswald Spengler, de qui cet essai s’inspire grandement, comme signifiant le début de la dernière phase des grandes civilisations. Comment poser la question de la vérité à l’âge de la démocratie sans la concevoir dans notre contexte historique contemporain, celui du déclin civilisationnel et de la dichotomie métaphysique entre le citadin et le paysan, de l’univers du paysannat et sa domination par la mégalopole ?
Difficile de ne pas comparer les cycles historiques d’anciennes civilisations autrefois grandioses qui ne sont qu’un souvenir lointain de nos jours, un monde d’où leurs ruines nous rappellent que le sort de Rome, Athènes, Babylone, ou Alexandrie sera peut-être celui de New York, Paris, Londres, et Montréal.
Oswald Spengler, théoricien allemand de la fin du 19e et début du 20e siècle (1880-1936) connu surtout pour son œuvre sur l’influence de la technique ainsi que sur le sujet de l’histoire et des cycles que traversent les civilisations, établit cette dichotomie entre la ville et le village, le citadin et le paysan et le rôle que l’un et l’autre jouent au sein des cycles d’une civilisation, pour établir la signification de la montée, la croissance de la ville pour une civilisation et pour son paysannat.
Il semble donc logique d’aborder la question du lien entre la ville, la démocratie et la vérité en discutant de Spengler au sein d’une époque hantée par le déclin, car pour ce penseur la ville donne naissance à la démocratie de par l’opposition métaphysique du citadin, cet être « civilisé » contre le paysan, cet être qui a de « l’âme ».
La ville domine notre conscience collective aujourd’hui alors l’esprit du village ne prend qu’une allure folklorique dans nos esprits. Sans nous en rendre compte, nous sommes les héritiers involontaires de ces concepts diamétralement opposés et en confrontation.
Le sujet de la démocratie et de la vérité à l’ère de la ville monde sera abordé en trois temps, soit la signification de la demeure paysanne et de l’appartement urbain, la psyché féminine à l’ère de la ville monde et la démocratie comme produit de la ville, de l’argent et du bourgeois.
1 — Demeure ancestrale et nomadisme urbain
La forme que prend notre demeure, l’endroit même où nous vivons, son architecture, son utilisation, ce à quoi on fait référence en termes d’habitation, l’espace occupé et le rapport à cet espace, sont des indicateurs pertinents pour comprendre notre psyché individuelle et collective.
Spengler décrit comment notre monde s’explique en commençant par la symbolique de cette demeure et sa signification sur l’individu et le collectif citadin et paysan :
« La maison est le fondement de toute culture, laquelle germe à son tour, comme une plante, dans le sein du paysage naturel et approfondit l’enchainement psychique de l’homme au sol. La maison est au paysan ce que la ville est à l’homme de culture. »
La maison paysanne, soit la demeure ancestrale, représente l’enracinement, l’héritage, la famille, le sang, la terre et la patrie. Ceci forme « l’âme » paysanne, celle-ci constituée de symboles immémoriaux, de responsabilités envers les ancêtres, et du devoir envers famille et patrie. D’une certaine façon, le paysan n’est pas purement rationnel, mais instinctif, où ses attachements, ce qui guide sa vie, représentent sa spiritualité. La maison paysanne représente également le « destin » du paysan, soit l’enracinement et la sédentarité.
La ville, elle, à l’inverse, avec un marché immobilier et une population en constant changement, représente le déracinement, la stérilité, le cosmopolitisme. Paradoxalement, c’est ainsi que le citadin, d’après Spengler, cet homme « civilisé, nomade intellectuel, redevient microcosme. » Le citadin inverse une certaine linéarité de l’évolution humaine, de la tribu à la production agraire, de par son retour à une forme de nomadisme, urbain cette fois-ci, recréant le monde autour de l’individu solitaire, ceci rendu possible par la nature civilisatrice de l’évolution des hautes cultures.
Alors que le paysan a de « l’âme », Spengler décrit le citadin comme ayant « l’intelligence », soit la grande culture, le raffinement intellectuel (les universités), le commerce et la production de la richesse. Comme Spengler l’indique, « L’histoire universelle est l’histoire des cités » de par leur « intelligence », car les citadins dans leur quête de « causalité », à l’inverse du « destin » paysan, écrivent l’histoire et l’archive, une occupation spécialisée, celle de l’historien, et hautement technique possible seulement dans une ville et qu’un paysan ne pourrait réellement penser achever.
Tout sépare donc le paysan du citadin. Alors que le paysan valorise l’enracinement, le citadin préfère le nomadisme. Le premier est héritier, le second produit de la richesse. Le paysannat n’existe sans famille, le citadin, lui, est stérile. La terre, la patrie et le sang sont un ensemble indissociable pour le paysan alors que le citadin est cosmopolite, de toutes les terres, de toutes les patries. Le citadin est en quête de causalité et de rationalisme, tandis que le paysan obéit à son destin.
Quand Spengler décrit l’homme de la ville monde comme étant « intelligent » alors que le paysan, lui, possède une « âme », on en voit la concrétisation dans l’investissement immobilier. L’homme intelligent comprend bien les mécanismes du marché, la valeur abstraite d’une propriété dans son contexte urbain et le pouvoir métaphysique de l’argent au stade civilisé d’une culture.
La valeur d’une propriété ne peut qu’être abstraite, car personne ne peut vivre de son appartement comme un paysan peut vivre de sa terre. La valeur de la maison paysanne, ancestrale, ne s’estime pas monétairement, mais bien concrètement, car elle représente une terre qui nourrit une famille, des grands-parents aux petits enfants, et celle-ci représentent l’enracinement et la passation naturelle, générationnelle, non l’échange commercial entre deux investisseurs.
L’âme du paysan se trouve dans ses terres fertiles héritées de ses parents, qui eux en ont héritées de leurs parents et ainsi de suite. Si le paysan était « intelligent » comme un investisseur, au lieu d’avoir de l’âme, il trouverait un moyen de rentabiliser ses terres monétairement, d’en maximiser la production pour vendre ses récoltes sur les marchés mondiaux. Ce qu’il fait de nos jours d’ailleurs.
De cet angle, le taux de suicide élevé chez nos agriculteurs contemporains s’explique peut-être par le trouble psychique causé par la schizophrénie de la juxtaposition de l’âme naturelle du fermier et l’impératif abstrait de l’argent que la ville impose.
Quand Spengler décrit l’homme de la ville monde comme étant « stérile », le condo en est l’aspect architectural de cette stérilité de par son espace restreint, utilitaire, optimiser pour la vie seule, une chambre, un salon-cuisine-salle à manger fusionné, aucune terre, un stationnement. On pense tout de suite à réserver de l’espace pour la voiture, mais pour les enfants, il faudra aller en banlieue !
La demeure, à l’opposé, en vient même à indiquer la nature des relations entre les hommes et les femmes, alors que, comme Spengler le dit, un paysan, quand il se marie, choisit la « mère de ses enfants » alors que le citadin, lui, se trouve « une compagne de vie ».
Si le citadin-nomade des villes monde illustre ce que devient l’homme civilisé, en opposition contre le paysan, le fellah dont parle Spengler, il est également pertinent de se pencher sur la psyché féminine de la citadine qui illustre tout aussi bien la dichotomie ville-paysannat et les grands courants déterminants la dimension métaphysique de la ville au stade hivernale de notre culture.
2 — La psyché des femmes paysannes et citadines
Alors que le citadin devient homme d’affaires, la citadine, elle, devient une « camarade de vie », comme on vient de le mentionner, elle devient « l’héroïne de toute une littérature cosmopolite, depuis le drame nordique jusqu’au roman parisien ». Au lieu d’avoir des enfants, la citadine a des « conflits psychiques », car elles transforment son mariage en « affaire d’artiste », elles utilisent la raison à savoir si elles devraient avoir des enfants en relation à l’impact que cela va avoir sur leurs relations amoureuses, à savoir si cela aura un impact sur leur présence lors de la prochaine saison de théâtre, alors qu’aujourd’hui on dirait surement sur l’avancement de leur carrière ainsi que d’autres termes techniciens en rapport à la production de l’individu.
La dépopulation commence là, par la « raison » que les citadins, hommes et femmes, introduisent dans l’univers de la natalité. Notre époque nommerait cela la planification des naissances, un euphémisme pour éviter de parle de dénatalité planifiée.
Le paysan, lui, ne se pose pas la question en rapport à la rationalité de la procréation. L’évidence de l’enfantement va de soi, un devoir religieux, spirituel. La terre qu’il laboure le demande comme les dieux qu’il vénèrent. La raison même est source de stérilité pour le citadin : « La où l’on introduit des raisons dans les questions vitales, la vie elle-même devient déjà un problème…l’intelligence extrêmement avancée ne trouve plus de raisons pour sa propre existence. » À l’opposé, dépourvu de raison, mais riche de leur destinée, le paysan et la paysanne ne peuvent que fonder une famille, nombreuse de préférence.
De là, la notion spenglerienne de « dépopulation », étape suivant la croissance des villes. Alors que le citadin civilisé rationalise la fertilité, il assure, du même coup, la cannibalisation du paysannat par la ville, celle-ci ne pouvant se reproduire d’elle-même elle se doit de saisir la vitalité du paysannat en subtilisant sa population pour grossir ses rangs. Après avoir dépeuplé le paysannat, la ville, stérile, de dépeuple elle aussi, et meurt, vide.
S’il est difficile de s’imaginer des villes désertées, rappelons-nous que Rome et la Grèce étaient aux prises avec un taux de natalité étrangement similaire au nôtre, soit penchant vers le déclin démographique sévère. Tout comme nous, Rome et Athènes ont épuisé les ressources du paysannat, avant de se vider inéluctablement de leur propre population, ayant dévitalisé la campagne et la ville.
Le rôle des femmes, ceci étant dit, ne se limite pas à l’enfantement. Denys Arcand, cinéaste québécois spécialiste du déclin, semble avoir décelé un des signes du déclin et de l’urbanisation quand, avec son film Le déclin de l’empire américain, deux des personnages, professeurs d’université, parlant du dernier livre de leur consœur universitaire sur le lien entre le déclin et le bonheur personnel, mentionne qu’elle a peut-être manqué l’aspect le plus crucial de la chute de Rome, le sujet de son exposé, soit la corrélation entre l’accession des femmes au pouvoir et la fin des civilisations.
Une telle déclaration pourrait choquer plusieurs de nos contemporains, mais si on examine la question sans charge émotionnelle, quand on se penche sur la description de la psyché collective, autant masculine que féminine comme décrite par Spengler, on réalise que cette observation dépasse la simple réaction d’indignation exhibitionniste et narcissique alors qu’elle remet en cause notre conception de l’histoire, donc notre idée de progrès.
Arcand et Spengler, en notant les similarités entre notre époque et les civilisations passées, mettent de l’avant une conception cyclique de l’histoire, en quelque sorte réfutant l’idée linéaire de l’histoire qui domine notre pensée contemporaine, c’est à dire l’idée que nous avons progressé de l’homme des cavernes, aux sociétés patriarcales, opprimantes et autoritaires pour aboutir à la liberté, l’égalité, et la démocratie.
Mais comme Spengler et Arcand l’indiquent, les femmes de Rome, d’Alexandrie, d’Athènes avaient déjà atteint plusieurs des libertés, de l’influence et des positions que les femmes contemporaines ne croient être que les leurs, que celles de leur époque.
Il n’est pas anodin, par contre, que ce qu’on conçoit comme des avancées des femmes, ces progrès et cette libération de la simple procréation et cette égalité (relative) des femmes, soit prise forme pendant la période du déclin de ces cités tout en s’accentuant plus ces cités approchaient du précipice, de la chute.
Bien évidemment, les citadins romains, athéniens et alexandrins ne se voyaient pas comme étant au bord du gouffre, comme approchant de la fin. Ils, hommes et femmes, se croyaient sophistiqués, cosmopolites, civilisés. Ce qu’ils étaient, en effet, mais ils étaient également enfermés, potentiellement, dans cette sophistication comme étant la phase ultime du civilisé, l’horizon indépassable du progrès d’une certaine façon.
Le génie de Denys Arcand est peut-être que ces personnages, du moins ceux du Déclin de l’empire américain, sont pleinement conscients de vivre la fin d’un cycle, que les bouleversements arrivent, et que malgré tout, ils décident de vivre ces derniers moments dans un hédonisme lucide, en marge de l’empire américain.
Comme l’hédonisme requiert un certain confort matériel et financier, il n’est peut-être pas anodin qu’Arcand, avec des allures spengleriennes, est complétée sa trilogie à propos de notre déclin avec La chute de l’empire américain, en abordant la question de l’argent, produit par excellence des villes monde.
3 — Ville monde, argent, bourgeoisie et démocratie
Le lien entre ville et argent peut nous sauter aux yeux quand on regarde les grandes villes mondes comme New York, Londres, Paris, Shanghai, Singapour et, dans son contexte québécois, Montréal. Le système économique, la production et, même, la dématérialisation de l’argent, s’explique, selon Spengler, comme une dictature « spirituelle du rationalisme, politique de la démocratie, économique de l’argent » par la ville.
La valeur soit de la propriété achetée ou de l’appartement loué est entièrement virtuelle, abstraite. Vous n’avez qu’à suivre les aléas du marché immobilier à Montréal, vous observerez que la valeur des maisons et le montant des loyers augmentent (ceux-ci baissent rarement), parfois rapidement, parfois plus lentement. Ceci n’est pas simplement dû aux fluctuations de la demande et de l’offre et des lois du marché, mais surtout au grès des différentes politiques monétaires de la banque centrale des programmes fiscaux qui sont tous deux le résultat d’une ingénierie financière que seule la ville monde peut rendre possible alors que celle-ci confère le pouvoir métaphysique de l’argent, une « puissance spirituelle » qui remplace la religiosité théiste du paysan.
Ces propriétés urbaines sont conçues pour satisfaire le nomadisme du citadin et sa stérilité tout en étant des copies conformes l’une de l’autre. La valeur marchande n’a donc que très peu de rapport avec le bien physique inhérent que représente l’immobilier urbain, surtout que personne ne peut subvenir à ses besoins primaires, car personne ne peut vivre de sa terre, labourer ses champs, en vivant dans un condo. La propriété, comme l’argent, devient une « abstraction », un simple passage sans conséquence, sans signification réelle.
L’avènement du citadin est intimement lié au pouvoir de l’argent, et donc à l’avènement du bourgeois, l’homme du commerce, créateur d’une classe mercantile qui doit sa légitimité à la production de richesses financières. Ces hommes d’affaires, comme le décrit Spengler, symboliquement, crée leur place et s’impose « en se révoltant contre les puissances “féodales” du sang et de la tradition, » donc la paysannerie et l’aristocratie.
Il faut donc comprendre le lien entre les Bourgeois, la ville et les « révolutions » politiques comme Spengler le démontre, car ces révolutions sont d’essences bourgeoises et citadines. Elles ont pour but d’inverser la verticalité aléatoire (on nait aristocrate, on ne le devient que rarement) de l’ancien régime, du modèle paysan, pour l’horizontaliser, pour soustraire le pouvoir à la monarchie, ultime symbole de la verticalité, pour le donner à la bourgeoisie, soit pour démocratiser le pouvoir.
Le commerce horizontalement distribué est profondément démocratique, car tous peuvent être commerçants en théorie, pas besoin d’être un aristocrate, nul besoin de labourer ses terres non plus.
Le bourgeois, ce citadin par excellence, contrairement à ce qui est véhiculé comme conception contemporaine qui le décrit souvent comme réactionnaire et autoritaire, est la source de la démocratie de par sa conception horizontale de l’ordre du monde en provoquant le renversement de l’ordre spirituel et métaphysique verticale paysanne, organisée de sa terre ancestrale en montant vers les cieux.
Quand Spengler établit un lien entre la démocratie, l’argent et la ville, on comprend donc que les trois forment un ensemble, ils n’existent pas indépendamment l’un de l’autre. L’argent se crée dans les villes, par les bourgeois qui ensuite demande la démocratie pour lutter contre les forces de l’ancien ordre établit, cette métaphysique paysanne qui prône l’âme, la verticalité, le sang, la patrie, alors que le cosmopolite, le bourgeois, l’homme des villes, ne veut ni racines, ni patrie, ni verticalités, car ceux-ci sont des obstacles au commerce universel et à son ascension sociale.
Ceci étant dit, il serait facile d’en vouloir à la ville, au citadin. Mais il ne faut pas. Le passage d’une période de croissance spirituelle paysanne à la sophistication et l’intelligence citadine n’est qu’un procédé organique d’après Spengler. La naissance de la ville monde est une étape inévitable d’une grande civilisation, même si celle-ci est la dernière avant la chute et la déflagration.
La ville représente la grandeur d’une âme développée et nourrit par le paysannat qui prend la forme raffinée, civilisée des villes par l’intelligence. Des villes nous vient l’art, le commerce, la richesse, l’intellectualisme, la science et finalement la démocratie, le parlementarisme, les révolutions politiques, le luxe de la vie de la pensée.
Une culture immobilisée à l’étape du paysannat, du village, n’écrit jamais sa propre histoire, trop occupée à vivre son « âme ». Comme nous l’avons mentionné, l’histoire est surtout l’histoire des villes. Une grande culture est toujours une culture citadine et celle-ci découle toujours d’une culture paysanne.
Comme les villes tuent le paysannat en l’absorbant, les villes eux-mêmes meurent à leur tour, inévitablement, de par la dépopulation et l’assèchement spirituel et métaphysique qui accompagne le déracinement des citadins.
Difficile d’imaginer Montréal se dépeupler. Encore moins Londres, New York, Shanghai, Berlin ou Paris. Pourtant, on n’a qu’à penser à Rome, Babylone, Thèbes, Détroit, même, peut-être.
Un observateur aguerri pourrait dire qu’il est de moins en moins difficile d’imaginer l’Occident s’écrouler quand on porte attention aux tendances et aux développements sociétaux de notre ère, au discours contemporain. Les signes de notre époque, de notre décadence, occidentale ont souvent été comparés aux maux affligeants Rome et qui ont mené à sa chute.
Pour entamer la fin, citons encore une fois, un personnage de Denys Arcand du Déclin de l’empire américain, celui de Dominique Michel lors de l’une des dernières scènes du film alors qu’elle énumère les signes du déclin de l’empire : baisse du taux de natalité ; les hommes ne voulant plus s’enrôler dans l’armée ; dette publique qui explose ; l’amour comme étant la base du mariage et non comme une unité de production, ou d’alliance politique ; le bonheur personnel qui forme dorénavant « les paramètres normatifs du vécu ». Décrivant notre état d’esprit collectif contemporain, Dominique Michel termine en déclarant qu’on peut bien vivre à l’ère du déclin, mais qu’il nous est difficile, peut-être impossible de réellement prévoir et comprendre les bouleversements à venir, car « notre fonctionnement mental nous interdit toute autre forme d’expérience. »
En s’inspirant d’Arcand et Spengler, on peut se poser la question : est-il possible qu’on ne puisse concevoir la démocratie, le sujet de ce colloque, uniquement comme horizon indépassable et comme apogée du « progrès », au point de l’exporter dans d’autre pays, comme aboutissement d’une histoire universelle linéaire ?
Ou bien, à l’inverse, que la vérité au sujet de la démocratie est que celle-ci était en partie inévitable, mais aussi qu’elle est vouée à disparaître, si on en croit une conception de l’histoire circulaire comme Spengler, et que nous sommes largement contraints, limités psychiquement, comme les personnages de Denys Arcand, à revivre la chute Rome sans toutefois en être collectivement conscient, comme si on pouvait observer les signes avant-coureurs individuellement sans pouvoir altérer notre psyché collective, civilisationnelle.
La vérité de la démocratie serait peut-être que celle-ci soit la couverture, un semblant de légitimité qui offre l’impression de souscrire à un système politique qui transcende les bassesses de l’homme pour défendre de grandes valeurs universelles comme la liberté et l’égalité, alors que la démocratie, représente surtout la gestion citadine, technocratique, rationaliste de la richesse, du commerce, de l’argent comme dirait Spengler.
La démocratie, ses libertés, la richesse qui l’accompagne et ses vertus serait-elle donc un voile pour nous permettre de vivre naïvement et heureux, inconsciemment du déclin, de la chute, une sorte de lubrifiant historique pour faciliter la fin d’un cycle et le début d’un autre ?
Si tel est le cas, savoir comment vivre ce déclin, comment aborder la fin d’une civilisation et les turbulences et la transition d’un monde à l’autre devient la tâche principale du citoyen éclairé et conscient qu’un héritage se doit d’être sauvé et que nos existences protégées ne le seront peut-être plus pour très longtemps. Voilà peut-être le fardeau auquel fait face notre génération et celles à venir.