Ayant vécu toute ma vie en ville, je n’ai connu que le béton, les grandes artères, les transports en commun et la location immobilière.

Dernièrement, la transformation que celle-ci opère sur notre inconscient et notre vision du monde prend une place croissante dans mon esprit. Comme si le nomadisme urbain, l’absence d’attachement au sol et l'effritement des traditions familiales, ces deux derniers chers au paysannat, se font sentir comme une force silencieuse, caché dans notre inconscient, sans nom, mais croissante dans nos vies de citadins surchargées et prisonniers d’une course perpétuelle vers nulle part.
Alors que l’humanité a passé les 12 000 dernières années à se sédentariser, être un citadin des villes-monde moderne est paradoxalement une forme de retour au nomadisme. On passe d’un appartement loué à un autre, d’un condo de moins 850 pieds carrés (payé trop cher) au prochain, comme si on passait d’un campement à un autre, sans attachements, sans racines, sans héritage, sans progéniture. Comme des nomades, on se déplace d’une oasis à l’autre, soit d’une ville-monde à une autre, de Montréal à Toronto, de New York à Londres, de Paris à Singapour, en quête de son « épanouissement professionnel », pour finalement toujours retrouver cette même classe urbaine, peu importe la ville ou le pays.
Les limites de la ville ayant été repoussées avec l’avènement de la voiture, le banlieusard se doit d’utiliser sa voiture quotidiennement pour migrer de son domicile et voyager sur des kilomètres, enfermé dans un aller-retour infernal entre un chez lui éphémère et un travail aliénant.
Le citadin bobo, lui, vit en ville, dans les quartiers hip, qui s’embourgeoisent, mais pas trop quand même. Juste assez pour garder une allure de quartier populaire sans tout de même les populations « populaires » qui y résidaient jadis, celles-ci étant beaucoup trop réactionnaires.
Si la ville représente la multiplication et la concentration des richesses, la production des arts, le centre du pouvoir de la politique, le développement des sciences, celle-ci représente aussi un rejet et un désir de voir disparaître le paysannat.
Les cartes électorales démontrent les positions aux antipodes entre la ville et le village. Les différences des choix électoraux entre Montréal, sa banlieue et les villages du Québec démontrent bien que si certaines variables culturelles et ethniques jouent un rôle important, la géographie joue un rôle déterminant elle aussi. La ville cosmopolite désire le changement, le « progrès » à tout crin, le village et la campagne désirent survivre, maintenir un certain ordre, une pérennité sociale pour assurer une descendance, un héritage.
La ville, qui domine notre conscience collective aujourd’hui, et le village, de qui il ne reste que des traces folkloriques dans nos esprits, représentent donc des concepts diamétralement opposés et nous sommes héritiers involontaires de cette fracture.
La confrontation entre les deux mondes signifie peut-être la fin de notre monde. La croissance démographique et la puissance symbolique de la ville se font sentir dans notre civilisation alors que l’avènement de la ville-monde, naissant de l’absorption du paysannat par le monde citadin, est considéré par certains penseurs, notamment Oswald Spengler, comme signifiant l’avènement d’une culture de la mort, de la dépopulation, soit représentant la dernière phase des grandes civilisations.
Si la ville-monde signale le déclin il n’est peut-être pas anodin que ce blogue en soit un citadin.