
Prière de se composer un visage !
Chaque année, à l’approche de Noël, c’est la même histoire : j’ai la nostalgie de ceux d’antan, que je les aie connus ou pas ! C’est pareil pour vous ? Alors, vivez-la à fond sur le lieu historique national Sir-George-Étienne-Cartier, dans le Vieux-Montréal. En clair, c’est la maison cossue de l’un des Pères de la Confédération canadienne. En décembre, elle s’habille chic et fait revivre, grâce à ses guides, aux traditions, à la gastronomie et à l’étiquette du temps des Fêtes, comme la bourgeoisie montréalaise les perpétuait au milieu du XIXe siècle. Au fil de la visite, on apprend ainsi plein de choses fascinantes sur l’art de vivre local à l’ère victorienne. Saviez-vous, par exemple, que les nantis d’alors louaient des ananas à la journée pendant cette période festive ? Symbole d’hospitalité par excellence et, bien sûr, de la richesse des hôtes, le rare fruit exotique était placé bien en vue sur le buffet, mais… pas touche, car le lendemain, il filait chez le voisin ! Comme je m’en voudrais de divulgâcher votre visite, je ne partagerai pas d’autres anecdotes, mais vous conseillerai tout de même de vous composer un visage d’expression digne dans le miroir jouxtant le grand salon avant d’y entrer : ce serait franchement de mise en ce Noël victorien chez les Cartier ! La visite guidée « Un Noël victorien » aura lieu les 2, 3, 9, 10, 16 et 17 décembre prochains. Le tarif d’entrée inclut une rasade de Wassail en version sans alcool, une boisson chaude épicée, généralement à base de cidre, que les Anglais servaient à leurs invités pendant le Yuletide.
Les fleurs préférées d’Anaïs Barbeau-Lavalette
Mariant les mots de la romancière et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette aux illustrations de l’artiste visuelle Mathilde Cinq-Mars, le sublime album jeunesse Nos fleurs, publié il y a quelques semaines à peine, rend hommage au règne floral d’ici, et de la plus belle manière qui soit. Les deux créatrices, qui avaient déjà signé Nos héroïnes, donnent ici une voix et un visage à des végétaux, rares et moins rares : trèfle, thé des bois, vinaigrier ou sarracénie pourpre, cette mystérieuse plante carnivore qui pousse dans les tourbières québécoises, pour n’en nommer que quelques-unes. Bien que l’ouvrage soit d’abord destiné aux enfants, on se surprend à en feuilleter les pages et, déjà, à rêver au retour de la belle saison afin d’observer d’un regard nouveau ces fleurs qui poussent autant dans les craques des trottoirs que dans nos sous-bois.
Nos fleurs, Anaïs Barbeau-Lavalette et Mathilde Cinq-Mars, Éditions Marchand de feuilles, Montréal, 2023, 96 pages
Un mystère bien gardé
Raconter les États-Unis à travers quelques-unes de leurs affaires criminelles les plus marquantes, c’est ce que propose la nouvelle et captivante collection true crime lancée par le magazine Society en collaboration avec 10/18. Je suis tombé dessus l’été dernier en dévorant d’une traite l’incroyable histoire de L’inconnu de Cleveland. Dans cette enquête au long cours, le journaliste Thibault Raisse revient sur le cas Joseph Chandler, tout en dressant le portait de l’Amérique profonde des cités-dortoirs qui cachent bien des squelettes dans ses placards. Été 2002 : le corps d’un retraité solitaire est retrouvé, en état de décomposition avancé, dans la salle de bains d’un petit meublé d’Eastlake, en périphérie de Cleveland, en Ohio. Il ne fait aucun doute que Joseph Chandler, qui vivait reclus depuis des années, s’est suicidé. Mais assez curieusement, le défunt n’a laissé aucune empreinte derrière lui, ni dans son pick-up, ni dans son modeste studio rangé avec soin. Pourquoi avoir pris la peine d’effacer toutes ses traces avant de mettre fin à ses jours ? Le mystère s’épaissit encore quand un détective privé, missionné pour retrouver des héritiers, découvre, avec stupéfaction, que le vieil ermite a usurpé l’identité d’un enfant de 8 ans décédé en 1946. Une nouvelle enquête commence alors pour tenter d’identifier le faux Joseph Chandler et déterrer les secrets d’une existence aux nombreuses zones d’ombre. À lire au coin du feu, avant de s’attaquer aux deux autres volets tout aussi passionnants de cette collection, L’affaire Alice Crimmins et L’affaire du Golden State Killer.
Joyeusement macabre !
Télévision, cinéma, théâtre… de Broadway à Netflix, la célèbre Famille Addams a connu moult déclinaisons depuis sa création dessinée par l’Américain Charles Addams à la fin des années 1930. Les personnages joyeusement glauques empruntent aujourd’hui un accent québécois dans la remarquable comédie musicale mise en scène par René Simard. La jeune Mercredi (Alexandra Sicard) angoisse de présenter aux siens son nouveau fiancé, un sage garçon lui faisant voir la vie en rose plutôt qu’en noir… Comment réagiront ses parents protecteurs, Gomez et Morticia (excellents Luc Guérin et Rita Tabbakh) ? Colorée, rassembleuse, ni trop longue, ni pompeuse, la production se démarque par l’envergure de sa scénographie, son souci du détail, son humour et la maîtrise de sa huitaine de comédiens, ses dix danseurs et sept musiciens. L’un des meilleurs spectacles musicaux montés au Québec dans les dernières années.
Bach et l’Islande, au bout des doigts
Surnommé le « Glenn Gould islandais » par le New York Times, le pianiste Víkingur Ólafsson s’amuse de la comparaison tout en la trouvant écrasante. Lorsque la prestigieuse compagnie Deutsche Grammophon scella son alliance avec ce prodige aux allures de premier de classe, elle rêvait de l’amorcer avec les Variations Goldberg, de Bach. Ólafsson préféra revisiter Philip Glass (Piano Works, 2017), même s’il fréquente ce chef-d’oeuvre, composé en 1740, depuis au moins 25 ans. En 2023, le fruit est enfin mûr, d’abord avec un magnifique enregistrement lancé en octobre dernier, suivi d’une tournée mondiale s’arrêtant dans 88 villes, telles les 88 touches d’un piano moderne, dixit ce grand ambassadeur culturel de la singulière Islande. En janvier prochain, il s’arrêtera d’abord au Palais Montcalm à Québec (le 22), puis à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal (le 24, mais déjà à guichets fermés). Grâce à lui, au coeur de l’hiver, se dressera une imposante cathédrale musicale. Le CD et le vinyle, quant à eux, se trouvent chez tous les disquaires dignes de ce nom !
Itinéraire de saumons guerriers
Cet automne, un OLNI (objet littéraire non identifié) est tombé dans mes mains. Cosigné par la comédienne et autrice de théâtre plusieurs fois primée Christine Beaulieu, il constitue l’adaptation originale, en mots et en illustrations, d’un spectacle extérieur présenté aux Jardins de Métis en 2021. Intriguée par le thème central de cet ouvrage, Les saumons de la Mitis, je me suis plongée dans l’aventure palpitante de ces poissons guerriers, qui remontent depuis des millénaires, à contre-courant, les rivières pour aller frayer là où ils sont nés. Représentés dans le spectacle par des billes remises à chaque spectateur, les 8000 oeufs fertilisés par une femelle s’engagent dans une longue lutte pour leur survie, faisant face aux aléas de la nature et à toutes sortes de prédateurs. Au terme de cette épopée, il ne reste plus que quatre saumons adultes par ponte, et donc quatre billes parmi les spectateurs… qui dégringolent une à une quand Christine Beaulieu ajoute le facteur humain, représenté par la pêche sportive et l’édification de barrages. Même si ces humains ont depuis trouvé un moyen surprenant de repeupler la rivière Mitis — je ne gâcherai pas la surprise —, on ressort de cette lecture immersive et touchante avec un constat : notre nature est aussi belle que fragile. Alors, prenons-en soin plus que jamais.
Explorer le mont Royal autrement
J’ai un gros faible pour le mont Royal ; j’y traîne mes bottes à la moindre occasion. Je peux même dire que je connais plusieurs itinéraires (autorisés !) où je suis sûre de ne croiser qu’une poignée de marmottes et de ratons laveurs les jours où je fuis les foules urbaines. Raison pour laquelle j’ai particulièrement aimé l’exposition Notre montagne. Mémoires du mont Royal, présentée au Musée des Hospitalières. Panneaux, documents d’archives et collections d’objets retracent l’histoire de ces trois sommets des Montérégiennes, dont le mont Royal, qui culmine à 233 mètres, depuis l’occupation des Iroquoiens il y a 5000 ans jusqu’à la création du parc municipal en 1874, dessiné par le paysagiste Frederick Law Olmsted, en passant par l’implantation des cimetières catholique, protestant et juif en 1850. Courez voir les images filmées en 1952 sur les flancs de la montagne quand les Montréalais s’y rendaient en tramway pour y passer un dimanche au vert. Autres temps, même amour du territoire.
Bada et San ont la trentaine. Ils n’arrivent pas à avoir d’enfants et entendent régulièrement la phrase : « Et vous, c’est pour quand ? » Inspirée par ses propres expériences de fécondation in vitro, l’autrice de bande dessinée sud-coréenne Kem Suk Gendry-Kim raconte, dans l’album Demain est un autre jour, les difficultés physiques et morales de la quête de parentalité rencontrées par de nombreux couples, les injonctions et le manque de compassion de la famille, des amis et du corps médical, la culpabilité, les espoirs et les déceptions. Et si un autre chemin était possible, tout aussi valable ? Avec cet album très sensible et réaliste aux magnifiques dessins en noir et blanc, l’autrice engagée, qui a remporté le prestigieux prix Harvey en 2020, montre une nouvelle fois à ceux qui ne l’ont pas encore découverte qu’il est temps !
L’artiste multidisciplinaire Xavier Gould, originaire de la région de Moncton au Nouveau-Brunswick, a publié plus tôt cette année un recueil de poèmes autobiographiques touchants pour de nombreuses raisons. D’abord, celle qui s’est bâti une solide réputation dans le monde de la drag et sur les réseaux sociaux, en étant l’emblématique Chiquita Mére, évoque sa transidentité — appelez-la d’ailleurs désormais Xénia plutôt que Xavier — et sa queerness avec beaucoup de délicatesse, en disant les choses telles qu’elles sont, comme elle les a vécues et ressenties, sans avoir besoin de les enjoliver. Parfois écorchés, mais toujours lumineux, les mots de l’autrice coulent sur les pages comme dans nos coeurs. Et puis, il y a aussi cette langue, le chiac, que l’Acadienne manipule si bien sur papier qu’on en entend la beauté et les aspérités dans leur forme la plus brute à la simple lecture de cet admirable ouvrage.
J’avais l’intention de lire Mélasse de fantaisie, premier roman de Francis Ouellette publié en 2022, quelque part entre le Belize et le Honduras. Je l’aurai terminé avant même d’atteindre l’Amérique centrale. Happée dès les premières pages à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, j’ai poursuivi ma lecture dans l’avion, puis dans un restaurant de sushis à Atlanta, baguettes d’une main, livre de l’autre. Incapable de le déposer. Francis Ouellet a la tristesse lumineuse et la plume acérée. À travers Frigo, le robineux du quartier, Chantale Choquette, « professionnelle du plaisir charnel », et les membres de sa famille plus que dysfonctionnelle, le Faubourg à m’lasse se dessine sous son trait brut, à coups de petits et de grands drames plus ou moins ordinaires. Les phrases semblent avoir été équarries à l’arrache, puis finement ciselées avec des gants de boxe. En résulte une grosse décharge d’émotions sans filtre qui traverse le corps et le coeur. Trash, puissant et magnifiquement douloureux. Jamais un trajet ne m’aura paru aussi court.
Mélasse de fantaisie, Francis Ouellette, Éditions La Mèche, Montréal, 2022, 224 pages
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