À 101 ans, Janette Bertrand continue d’initier des projets porteurs de sens. Le plus récent : Chère Janette, une campagne menée avec la Fondation Institut de gériatrie de Montréal (FIGM), qui invite les personnes âgées et leurs proches à partager leurs préoccupations du quotidien – petites et grandes – afin d’y répondre avec l’appui de spécialistes.
À l’origine de l’initiative, Janette Bertrand a voulu aller directement à l’écoute des aînés, partout au Québec. L’idée a ensuite été confiée à Marie-Hélène Vendette, directrice générale de la FIGM, qui l’a accompagnée avec son équipe jusqu’à sa concrétisation. Résultat : plus d’un millier de témoignages recueillis, révélant des besoins bien réels, mais aussi un profond désir d’être entendus.
Depuis le 16 juin, la campagne Chère Janette se déploie sous forme de capsules vidéo diffusées sur les plateformes de la FIGM. Aux côtés de Janette Bertrand, des spécialistes et chercheurs en gériatrie répondent à ce courrier du cœur, abordant sans détour des enjeux souvent passés sous silence. Bien au-delà des conseils pratiques, l’objectif est clair : créer des ponts entre les gens de 65 ans et plus, leurs proches et les experts de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.

La centenaire, ambassadrice de longue date de la Fondation, nous a accueillis chez elle, à Montréal, en compagnie de Marie-Hélène Vendette, pour revenir sur la genèse de cette initiative qu’elle défend avec conviction.
La campagne Chère Janette ne porte pas votre prénom pour rien ! Qu’est-ce qui vous a inspirée ?
JB Avec la pandémie, j’ai compris la détresse des gens. Partout au Québec, il y a des personnes très isolées qui ont besoin d’informations concrètes sur toutes sortes de sujets qui les touchent chaque jour. L’incontinence, par exemple. C’est un tabou énorme ! Pourtant, il existe des solutions simples qui permettent de vivre quasi normalement. Non, on n’est pas condamné à faire pipi par terre ! Toute ma vie, j’ai partagé ce que je sais. Alors, pourquoi ne pas continuer avec l’aide d’experts en gériatrie ? La grande idée, c’est ça : aider les gens en amenant les spécialistes à eux, peu importe où ils habitent au Québec.
MHV Il y a vraiment un savoir, des trucs qui doivent être partagés. Et c’est aussi la mission de la Fondation de diffuser l’expertise de nos spécialistes en gériatrie. Ce qu’on veut que les gens retiennent, c’est à quel point les petites actions peuvent faire une grande différence dans leur quotidien. Il y a des solutions à leurs problèmes, des solutions très, très concrètes. Notre objectif avec cette campagne, c’est de les démocratiser.
Vous avez donc eu l’idée de faire appel au grand public afin de mieux cerner ses préoccupations…
JB Je me suis dit : « On va demander au monde – les 65 ans et plus – ce qu’ils aimeraient savoir au lieu de déterminer nous-mêmes les questions à poser aux experts. » Tout de suite, la Fondation a suggéré d’inclure les proches aidants. Et c’était tellement une bonne idée ! Parce qu’il faut aussi écouter ce que ces gens ont à dire, il faut les valoriser. Ils sont importants ; vous êtes importants !
MHV C’était important pour nous d’ouvrir la question aux proches aidants parce qu’en gériatrie, il est rarement question de l’individu uniquement. Les équipes soignantes tiennent aussi compte de son environnement, de sa famille. C’est une philosophie médicale différente qui place le patient au cœur de tout un écosystème.
Qu’est-ce qui vous a étonnée le plus dans les messages qui vous ont été envoyés ?
MHV Les aînés nous ont beaucoup dit à quel point ils avaient besoin de se sentir importants, d’être écoutés.
JB Dans les lettres que j’ai reçues – et je les ai toutes lues –, beaucoup de gens se demandaient, par exemple, comment faire la différence entre une démence et le fait de simplement vieillir. Vieillir, c’est entre autres oublier certaines choses. Avoir des douleurs. Devenir incontinent. Tout cela est normal. Ce qui me surprend toujours, c’est de constater à quel point on ne sait pas c’est quoi, devenir vieux. Pourquoi connaît-on si bien les changements qui surviennent à la puberté et pas ceux liés au vieillissement ?
Selon vous, de quoi les aînés ont-ils le plus besoin en ce moment ?
JB De savoir les choses, justement. Et je m'inclus là-dedans : moi aussi, il y a plein de choses sur la vieillesse que je ne sais pas. Quand on entre dans une librairie, il y a deux rangées de livres sur l’enfance et deux rangées de livres sur l’adolescence. Cherchez des livres sur la vieillesse : il n’y en a pas ! Comment ça se fait ? Quand je demande des livres sur la vieillesse, on me répond : « Il y a les vôtres ! » Mais pourquoi on n’écrit pas plus sur la vieillesse ? Le projet Chère Janette permettra au moins de répondre à certaines des questions que beaucoup de personnes se posent.
Quatre grands sujets se sont dégagés des témoignages que vous avez reçus : troubles cognitifs, incontinence, douleurs chroniques et santé mentale des proches aidants. Y a-t-il un thème qui vous semble particulièrement préoccupant pour les aînés ?
JB Les douleurs chroniques. Ça touche tout le monde. Pourquoi les hommes et les femmes ne veulent-ils pas vieillir ? Parce qu’ils savent qu’ils vont avoir mal ! Est-ce que c’est inévitable d’avoir mal dans le dos quand on vieillit ? Est-ce que c’est normal ? Comment distinguer l’arthrite de l’arthrose ? Dans l’une des capsules, j’interviewe le Dr David Lussier, qui est aussi mon gériatre à moi, et à qui je vais poser toutes ces questions-là.
Dans sa pratique, il m’a d’ailleurs montré quelque chose d’extraordinaire : comment gérer ma douleur. Parce que, oui, ça se gère, mais il faut l’accepter et comprendre qu’on ne va pas en guérir. J’aimerais donc ça qu’il y ait une pilule miracle qui m’enlève pour de bon mon mal de dos, mais ça n’existe pas. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Le gériatre n’est pas là pour te guérir, il ne remplace pas le médecin de famille, mais il peut te conseiller pour te permettre de vivre une vieillesse plus confortable.
Avez-vous le sentiment que la société est prête à mieux accompagner les aînés ?
MHV Je pense que c’est vraiment une question de société. On ne peut pas dire : « Moi, mes parents sont décédés, donc, ça ne me concerne pas. » Les aînés, c’est l’affaire de tous, des décideurs comme de la population en général.
JB Mieux on va comprendre le vieillissement, plus on va arriver à accepter le fait qu’on ne peut pas sauter par-dessus, que ça fait partie de la vie. C’est le prix à payer pour être vivant. Je veux que les gens sachent qu’il y a des solutions qui existent pour se sentir mieux et qu’ils arrêtent de se dire : « Moi, je suis fini, je suis vieux ! » Non ! On n’est pas fini parce qu’on vieillit et j’en suis la preuve !
Où trouvez-vous encore l’énergie, à 101 ans, de mener à bien des projets ambitieux comme celui-ci ?
JB Parce que je sais que j’aide. C’est là que je trouve mon énergie, en pensant aux autres. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on doit forcément s’isoler, s’arrêter. On peut toujours aider autrui, et c’est ce que j’ai envie de faire !